Les paradoxes des avortements à Pointe-Noire au Congo

Fatim était enceinte. N’étant pas mariée à Sacko, son petit ami, ils décident d’avorter pour des raisons religieuses et familiales. La grossesse n’ayant que sept semaines, la jeune musulmane opte pour un avortement médicamenteux. Elle aurait vu sur TikTok qu’il n’est plus nécessaire de passer au bloc opératoire pour un avortement, surtout pour une grossesse de moins de 10 semaines.

Les réseaux sociaux promettent un avortement simple, la réalité est différente

Le couple a consulté 11 centres de santé privés et publics de Pointe-Noire (Congo-Brazzaville) pour chercher un médecin disposant des médicaments d’avortement et prêt à superviser la procédure. Ils n’en ont pas trouvé. Mieux, dans l’un des cabinets, le personnel soignant aurait été surpris d’apprendre qu’il existe des médicaments vendus en pharmacie, officiellement indiqués pour des avortements. Après deux jours de recherches vaines, 50 000 F CFA laissés en consultations ici et là, et un Sacko devenu nerveux devant l’insistance de sa compagne, Fatim a finalement bénéficié d’une aspiration utérine sous anesthésie générale, au coût de 100 000 F CFA, médicaments compris.

Des médicaments accessibles en pharmacie, des gynécos pris en étau

Nous avons voulu comprendre pourquoi Fatim a eu autant de mal à trouver ces médicaments. Au-delà de la simplicité de leur utilisation, au-delà de la facilité de se faire avorter, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est interdite au Congo. La loi condamne à la fois l’agent de santé qui la pratique et la femme qui y a recours. « Au Congo, il s’agit plutôt d’interruptions clandestines de grossesse (ICG) », a tenu à préciser un gynécologue à Brazzaville.

Pour sa collègue de Pointe-Noire, « les médicaments recherchés par le couple existent bel et bien au Congo. Ils sont disponibles dans certaines pharmacies à moins de 10 000 F CFA. Il y a même un laboratoire de la place dont les délégués rappellent régulièrement leur existence aux gynécologues. Le fait est que tous les gynécologues n’osent pas enfreindre la loi ».

Une autre gynécologue nous a fait remarquer que ces médicaments agissent en 24 à 72 heures et qu’ils entraînent des effets secondaires, comme des saignements prolongés, ainsi qu’un risque d’échec non négligeable. Ils ne sont délivrés que sous prescription médicale et leur consommation se fait sous la coordination d’un gynécologue.

Derrière l’interdiction officielle, un système officieux où même des élites contournent la loi

De ces différents échanges, nous avons compris que les médicaments pour l’avortement existent, mais que leurs délais d’action et leurs effets secondaires n’encouragent pas leur utilisation. Là où 53% des avortements aux USA se font avec des médicaments, on n’en est pas là au Congo Brazzaville. Dans un contexte où l’acte est interdit, il est souvent préférable, pour le praticien, de réaliser une aspiration utérine en cinq minutes, sans laisser de trace, plutôt que d’attendre 3 jours pour que des médicaments agissent et s’assurer qu’ils n’ont pas laisser une anémie non tolérée par la patiente.

Dans la pratique, les indications d’interruption thérapeutique de grossesse sont souvent posées au-delà des 10 semaines recommandées pour l’utilisation de ces médicaments. Certains médecins se demandent alors si leur vente ne va pas à l’encontre de la ligne juridique officielle. À moins que l’État n’assouplisse les textes, surtout quand on sait que policiers, députés, procureurs et pasteurs font partie de ceux qui, chaque semaine, cherchent un gynécologue pour faire avorter une maîtresse.

Par Dr Euclide OKOLOU